Société des auteurs de radio, télévision et cinéma

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Reportages | June 30, 2014

Table ronde : Les séries télé au Québec

Pat Filteau

Par Manon Vallée

Table ronde animée par Stéphane Garneau avec François Létourneau, Jean-François Rivard, Pierre-Yves Bernard et Frédéric Ouellet.

Stéphane Garneau débute cette table ronde par cette idée entendue des conférenciers durant les 2 derniers jours, à savoir qu’il y a 10 ou 15 ans, un tel colloque sur la télévision dans un cadre universitaire avec 70 conférenciers invités n’aurait jamais été possible.  Frédéric Ouellet reconnaît qu’il y a 15 ans, du temps de ses études littéraires, la télé n’était pas un sujet à la mode, mais que le mouvement amorcé par des chaînes comme HBO où l’on retrouve beaucoup plus de contenu de qualité a sûrement provoqué l’intérêt des universitaires. Questionnés dans la foulée sur leur consommation télévisuelle, les participants, sauf Jean-François Rivard, reconnaissent en regarder très peu. Ils écrivent davantage de séries qu’ils en écoutent. Jean-François Rivard quant à lui avoue être devenu boulimique à cause de son abonnement à Netflix. Pierre-Yves Bernard ajoute que même s’il regarde peu la télé, il éprouve beaucoup d’intérêt pour les modes narratifs, la façon dont on écrit les histoires à la télé et au cinéma. Il se réjouit du fait que la télé ne soit plus le parent pauvre du cinéma comme ce l’était auparavant. 

 

  • François Létourneau, Jean-François Rivard, Frédéric Ouellet et Pierre-Yves Bernard

     

      François Létourneau
       
      TÉLÉVISION
       
       Série noire
       Les invincibles I-II-II
     

     

      CINÉMA
       
      ► Cheech
       
      Et, il a écrit plusieurs pièces de théâtre, dont Cheech ou les hommes de Chrysler sont en ville.

    François Létourneau

     

      Jean-François Rivard
       
      TÉLÉVISION
       
       Série noire
      ► Les invincibles I-II-II
      ► La chambre n13
     

     

      CINÉMA
       
       Noël Blank
       Nunu
      ► Soowitch
       Kuproquo
       Le bout du rouleau
       La grande dépense
       Kopps

    Jean-François Rivard

     

     

     

     

     
     
     
     
     
     
     
     
     
     
    Frédéric Ouellet
      Frédéric Ouellet
       
      TÉLÉVISION
       
       Les rescapés I-II
       Les boys
       L'héritière de Grande Ourse
       Grande Ourse
       La chambre no 13 : La mort au rancart
       Histoires de filles
       Dans une galaxie près de chez vous
       Le bonheur est dans la télé
     

     

      CINÉMA
       
      ► Grande Ourse : La clé des possibles
       Ma tante Aline
       

     

     

     

     

     

     
     
     
     
     
     
     
     

    Pierre-Yves Bernard

      Pierre-Yves Bernard
       
      TÉLÉVISION
       
       Minuit, le soir
       Km/h
       Dans une galaxie près de chez vous
       Wawatatow
       Un gars, une fille
       Ayoye
       Dieu reçoit
       Lapoisse et Jobard
       Sur la piste
      Mais où se cache Carmen Sandiego?
      La princesse astronaute 
      Télé-Pirate
      Le club des 100 watts, et plusieurs autres séries et textes pour la scène...
     

     

      CINÉMA
       
      ► Dans une galaxie près de chez vous I-II
       

     

     

     

     
     
     
     
     
     
     
     
     
     
     
     
     
     
     
  • Influences et processus d'écriture

    Les influences télévisuelles des 4 invités varient : elles vont de Seinfeld, pour François Létourneau à La Femme bionique, Star Trek, The Next Generation et The Shield pour Jean-François Rivard en passant par Twin Peaks, The Kingdom de Lars Von Trier et Deadwood pour Frédéric Ouellet. François Létourneau surprend tout le monde en mentionnant aussi The Golden Girls : « C’était une super émission.  Je trouve qu’on voit pas assez les personnes âgées à la télé. Il ya quelque chose de profondément révolutionnaire dans cette émission-là de montrer des femmes plus âgées qui ont une vie sexuelle. C’était des actrices formidables. »

    Questionnés sur les grandes lignes du processus d’écriture d’une série au Québec, de l’idée à sa diffusion, tous s’entendent pour dire que c’est long, très long, trop long et qu’ils ont parfois eu envie de tout laisser tomber. Peu d’auteurs au Québec ont le luxe d’écrire une série qui se tourne dans les 4 mois suivants comme aux États-Unis. Le processus est long lors de la première série, mais la deuxième fois, les choses s’accélèrent. Pierre-Yves Bernard : « Pour moi c’est allé à deux vitesses. D’abord avec Dans une Galaxie près de chez vous conçue en 94. On a tenté de la vendre à tous les réseaux, je pense qu’on a essayé RDS même ! » Par contre, pour Minuit, le soir, l’auteur a bénéficié d’un trou dans la grille horaire de Radio-Canada et tout s’est enchaîné, bien que le résultat n’ait pas été celui escompté ! Pierre-Yves Bernard : « Je retiens aussi dans le processus de création, qui est vraiment intéressant, c’est de voir les métamorphoses entre une idée de départ et comment elle se retrouve à l’écran. Minuit, le soir devait être une comédie dramatique au départ, avec beaucoup d’humour et Radio-Canada s’attendait à ça. Mais finalement, l’inconscient étant ce qu’il est, on s’est mis à écrire des trucs plus deep sans vraiment en prendre conscience et sans même le vouloir non plus, mais c’est devenu plus dark à l’écriture. » Les 4 invités s’entendent pour reconnaître la belle marge de manœuvre que leur laisse Radio-Canada. La Société d’État manifeste visiblement un grand respect pour les créateurs.

    Pour Létourneau et Rivard, Les Invincibles ont mis 5 ans à se rendre à la télé. Ils ont appris le processus télévisuel au fur et à mesure de l’écriture. François Létourneau : « Je me souviens d’avoir enregistré un épisode de Fortier pour savoir combien il y avait de blocs, la proportion de pauses publicitaires. On a vraiment appris comme ça, naïvement. » Pour Série noire cependant les choses sont allées plus vite parce qu’ils n’étaient plus des « rookies», des recrues, en langage sportif.

    Stéphane Garneau s’intéresse à leur processus particulier d’écriture. Ils écrivent tous en collaboration. Écrivent-ils à 4 mains ? Seul ?

    Jean-François Rivard et François Létourneau n’écrivent pas à 4 mains, mais dès le début, ils brainstorment chaque épisode, font des tableaux, construisent la structure ensemble. Ensuite, ils écrivent chacun un bloc sur lequel repasse leur partenaire.  Jean-François Rivard : « C’est à relais, c’est comme un cadavre exquis, mais structuré. François et moi, on fonctionne beaucoup sur la surprise. J’essaie toujours de surprendre François et il essaie de me surprendre.   Si je réussis, j’ai fait une bonne scène et vice versa. » François Létourneau ajoute que de son côté, tout part du dialogue. Il ne fait pas de scène à scène, de V1, etc. : « J’ai besoin de dialoguer. Pour moi, le dialogue a une influence sur ce qui va se passer.  Des fois une erreur, une « joke », une réplique peut m’allumer et changer l’histoire. » Frédéric Ouellet, lui, avoue avoir trouvé le processus d’écriture épuisant. Après la 1re saison des Rescapés, il s’est retrouvé à bout de souffle et bien qu’il ait eu l’aide d’une coscénariste pour la 2e saison, il a refusé l’offre de Radio-Canada d’écrire la 3e saison.

    Concernant Minuit, le soir, Pierre-Yves Bernard explique que lui et Claude Legault ont élaboré le concept à deux, ils ont « brainstormé », mais le boulot de tout remettre ensemble est devenu le fait de l’auteur. Ils ont d’ailleurs renoué pour une nouvelle série que Pierre-Yves Bernard écrit seul, mais « Claude reste un lecteur formidable. Ça me donne une vision qui aide beaucoup à mon travail. »

    Les 4 invités répondent ensuite aux questions du public. 

  • Cotes d'écoute

    La première question porte sur les bonnes séries qui ont toutes une seconde vie grâce au coffret DVD, à Tou.tv, etc., ainsi que sur les cotes d’écoute. Tous s’entendent pour dire que les cotes d’écoute sont là pour rester, mais qu’elles ne doivent pas être l’unique façon de calculer l’intérêt qu’une série peut susciter. Pour Frédéric Ouellet, elles posent problème surtout dans le cas de Radio-Canada : « Les règles sont imposées par Harper et compagnie. Ils obligent Radio-Canada à avoir un certain rendement en cotes d’écoute. Ils disent : Si vous avez pas assez de cotes d’écoute, on va couper dans le budget. Eux autres sont coincés toujours à viser un minimum de cote d’écoute sinon leur enveloppe va être coupée l’année prochaine parce que supposément ils ne plaisent pas assez à la population. »

  • Plaire à tout prix ?

    Stéphane Garneau demande dans la même foulée s’ils sont tentés de plaire à tout prix, de niveler pour plaire au plus grand nombre. Les réponses sont unanimes : on écrit d’abord pour soi. Pierre-Yves Bernard déplore que de nos jours les œuvres moins spectaculaires et toute en finesse ne risquent de ne plus se retrouver en onde « à une époque où on a besoin de séries où la seule mention de son concept de départ est spectaculaire.  Je pense qu’il faut déjà que dans le concept de départ, il y ait de quoi qui va plaire au gars du marketing. » Frédéric Ouellet ajoute qu’il ne déposera plus de projets de type Game of Thrones, même si c’est ce qu’il a envie de faire.  Ça ne passe plus.

  • Adapter et travailler à l’extérieur

    : Que pensez-vous des séries qui sont adaptées en France ? Ne préféreriez-vous pas être exporté plutôt qu’adapté ?

    Les concepteurs des Invincibles n’ont que des bons mots pour l’équipe française de scénaristes qui a adapté la série pour la France. Ils ne s’en sont pas mêlés, et n’ont ressenti aucune frustration, plutôt une grande fierté.  Ce fut une belle expérience.  « Contrairement aux Américains, précise Jean-François Rivard. On s’est fait adapter Les Invincibles, on a reçu un épisode, le pilote, c’était rendu 3 gars une fille, c’était des demi-heures, tout était changé. » François Létourneau ajoute qu’ils ont alors retiré leurs billes : « On leur a dit : On comprend pas pourquoi vous nous donner de l’argent, vous avez tellement tout changé, faites-le vous-mêmes ! »

    Minuit, le soir, de son côté, a été vendu à 2 chaînes en France. La première l’a diffusée avec sous-titres, mais la seconde a été doublée et « ça a été catastrophique. Même les Français étaient furieux », conclut Pierre-Yves Bernard. L’auteur a senti que la série n’avait pas eu le rayonnement qu’elle aurait pu avoir. Il faut dire qu’elle a été diffusée le dimanche soir, à minuit 50…

    Pour Jean-François Rivardtourner ailleurs n’est pas un but, mais serait une expérience intéressante. Il reconnaît qu’il aimerait vivre l’expérience d’un plateau américain ou d’un plateau français. François Létourneau lui aime écrire dans sa langue : « Il reste que moi, j’écris dans ma langue, mon plaisir vient de là. »

    Je laisse la parole à Jean-François Rivard qui a conclu cette question de si belle manière : « Ce qui crée notre force ici au Québec, on se demande pourquoi nos séries sont si riches et si populaires, ben c’est à cause de notre langue. Je pense pas que j’aurais pu avoir le succès des Invincibles si j’étais à Edmonton, j’écris une série canadienne qui va être diluée avec toutes les séries américaines. C’est ça notre force, la manière dont on se démarque, c’est vraiment avec langue et nos budgets parce qu’on devient hyper créatif avec le peu qu’on a pour faire des séries. Il faudrait se donner plus de tapes dans le dos parce que je trouve ça incroyable arriver à un niveau de qualité qui accote ceux à 4 millions l’épisode. Je nous aime, je nous félicite. »

  • La fragmentation

    La question suivante s’intéresse aux genres : y a-t-il encore de la place à la télé québécoise pour des genres différents comme la science-fiction ou l’horreur ?

    Frédéric Ouellet : « De moins en moins, malheureusement, à cause de la fragmentation de l’auditoire. Aujourd’hui, Grande Ourse ne pourrait pas se faire, parce que les diffuseurs n’aiment pas les auditoires fragmentés. Série noire est un bon exemple. Aussitôt que l’auditoire est un peu fragmenté, c’est non merci, à la prochaine. »

    François Létourneau trouve que l’idée même du « spectateur moyen » est dangereuse. Personne ne l’a jamais rencontré ce fameux spectateur moyen pour lequel ils sont censés écrire. Jean-François Rivard ajoute qu’ils ont vécu l’âge d’or de l’audace de Radio-Canada avec Les Invincibles et Minuit, le soir. Il ajoute que la SRC a fait Cover Girl et que l’on ait aimé ou pas, c’est quand même audacieux d’avoir produit une émission sur les drag queens.

    Après avoir remercié les créateurs présents d’écrire des séries qui considèrent le public comme des êtres intelligents et cultivés, une participante demande si en tant que spectatrice, elle a une force pour promouvoir des séries comme ça ?  Pour Jean-François Rivard, il est clair que la télé québécoise a un sérieux problème avec le fantastique et l’horreur parce que ce genre ne concerne qu’une petite partie de la population et que ça coûte cher. Pierre-Yves Bernard lui déplore le fait que bien que la télé ait comme mandat d’être un reflet de ce qu’on est et de ce qu’on a été, les séries historiques ne soient plus possibles maintenant, que de dire ce qu’on a été au Québec il y a 50, 100 ou 150 ans ça ne soit plus possible. À Stéphane Garneau qui lui fait remarquer qu’on s’est quand même beaucoup intéressés à nos racines, Pierre-Yves Bernard rétorque: « Oui, mais ç’a été écrit par des gens qui sont pas de notre génération à nous. Avec l’éclatement des modes narratifs qui rend la télé si intéressante, on raconterait l’histoire autrement (…) Pourquoi nous, notre génération, on n’a pas le droit, on aura pas les moyens de raconter ce Québec-là qu’on n’a pas connu, mais qui nous intéresse, avec la modernité dans laquelle on évolue présentement ? » Il conclut en disant que ça le renvoie directement au mandat de Radio-Canada qui devrait avoir pour article premier de refléter le Québec de TOUS les Québécois, y compris ceux qui ont des intérêts qui ne sont pas nécessairement mainstream et aussi de refléter qui nous sommes et qui nous avons été.

  • Le Web

    Stéphane Garneau ouvre le débat sur le Web qui pour certains semble être une tribune intéressante entraînant une certaine liberté d’action. Les invités sont unanimes : le Web comme moyen d’écriture ne les intéresse pas puisqu’il commande une écriture proche du sketch, de format très court. Le côté capsule ne les intéresse pas. François Létourneau conclut que « la génération plus jeune que nous est plus proche du Web. »

  • Un boys club

    Stéphane Garneau : « Pour la conclusion, je vais nous amener ailleurs, dans les ressorts dramatiques qui vous sont communs. Je peux pas m’empêcher de remarquer qu’on est dans un boys club ici. On a des hommes créateurs, des séries qui traitent toutes de la condition masculine. Est-ce qu’il y a pas un problème au niveau de la diversité de point de vue, autour de cette table et dans vos séries ? »

    François Létourneau reconnaît que c’est vrai, mais qu’il est un gars et qu’il écrit comme un gars, qu’il ne peut pas s’inventer un autre point de vue que le sien. Pierre-Yves Bernard ajoute qu’ils n’ont jamais voulu faire de Minuit, le soir une série sur la condition masculine. Le thème s’en est dégagé une fois les premiers épisodes écrits : « Déjà écrire une série télé c’est un gros contrat, c’est après la bonne histoire qu’on court et non pas la déclinaison d’un thème. Comme disait François, tout est autobiographique et on porte en nous notre propre univers. C’est dur de tricher, ça vient naturellement. Il faut juste s’assurer que les filles, au même titre que nous, ont droit à l’écran. »

    Ici, je suis intervenue : « Pour parler de diversité, on aurait pu inviter Fabienne, Michelle Allen, on aurait pu inviter Danielle Trottier, Joanne Arseneau, Chantal Cadieux…  Il est peut-être là le début de la question. »

    Ce à quoi l’une des organisatrices du colloque a répondu en disant qu’ils y étaient allés avec leurs coups de cœur : « Vos séries nous ont beaucoup touchés. On vous a invités parce qu’on vous aime. »

  • Concluons

    À quoi ça sert un colloque comme celui-là ? À réfléchir, comme le font les études littéraires et cinématographiques. La bonne nouvelle, c’est qu’il y a 10 ans, un tel colloque aurait été impensable. La télé n’est plus le parent pauvre du cinéma et des facultés universitaires télévisuelles sont maintenant créées et s’y intéressent.

    Et pour que les chercheurs, les professeurs et les étudiants au doctorat en études télévisuelles puissent continuer d’étudier la télévision, il nous faut continuer de l’écrire.

    Espérons que nous aurons encore les moyens de le faire.