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Anecdote de scénariste
Alain yé-tu là ? |
par Mathieu Plante
Lorsque j’ai appris qu’un appel d’anecdotes (que vous pourrez lire dans les pages qui suivent) était lancé pour l’info-Sartec, j’ai tout de suite crié : « Moi aussi !!! Moi aussi !!! » Mais trouver des anecdotes juteuses n’est pas toujours évident : comme elles impliquent souvent des gens qui pourraient être froissés par nos révélations, les règles de l’éthique nous poussent trop souvent à nous censurer. Je ne pourrai donc pas vous raconter la fois où j’ai vu dix producteurs québécois complètement nus dans un bain-tourbillon, pas plus que vous révéler l’identité de tous les prête-noms qui ont travaillé pour moi au fil des ans.
Je vais plutôt vous raconter une histoire qui m’est arrivée il y a cinq ans et qui a failli mal se terminer.
Je sais que vous êtes comme moi et que vous n’aimez pas être dérangés sans arrêt quand vous travaillez. Le travail d’auteur est allergique au bruit et le téléphone figure au premier plan des menaces à notre écriture quotidienne. Le mardi 9 mars 2004, je suis dans un « rush » avec un épisode documentaire sur la criminalité à remettre le soir même et un autre à commencer dès le lendemain matin. Comme mon téléphone sonne sans arrêt, je décide de ne plus répondre. Je choisis aussi de ne pas répondre à la porte. Grave erreur...
Je suis donc à mon portable en plein milieu d’une phrase lorsque la sonnette pousse son cri suraigu à deux heures de l’après-midi. Comme promis à moi-même, je ne porte aucune attention à cette intrusion et continue mon travail. Pire que grave, l’erreur était possiblement fatale. Un deuxième coup se fait alors entendre. J’imagine qu’il s’agit d’un de mes nombreux amis (je suis extrêmement populaire, malheureusement) qui veut aller jouer au Frisbee. Mais lorsque, quelques secondes plus tard, au lieu d’entendre le sonneur redescendre l’escalier extérieur, je perçois plutôt un tout petit bruit de grattage, je ferme mon portable et me lève.
| Je suis auteur et je sais reconnaître un bon dialogue, et ça, c’est vraiment une bonne réplique. |
Je me pointe alors silencieusement près de la porte d’où je peux, sans toutefois être vu, voir ce qui se passe de l’autre côté. Ce qui semble être un grand amateur de drogues dures tente avec dextérité, et surtout avec un immense cintre de métal déplié, de forcer ma serrure que je sais déjà un peu faiblotte. Je n’ai pas le temps de réfléchir : il peut entrer à tout moment et je ne suis pas pour ainsi dire le gars le plus musclé à l’ouest de Papineau. Idiot, je ne pense même pas à appeler la police, mais simplement à faire connaître ma présence à l’intrus en faisant du bruit pour qu’il s’en aille. Mais en cognant fort dans ma porte, je fais tomber le rideau par terre et me retrouve face à face avec le cambrioleur. On a vraiment l’air de deux beaux épais l’un en face de l’autre. La surprise est visible dans ses yeux injectés de sang intoxiqué.
En cachant maladroitement l’immense cintre derrière son dos, il me demande d’une voix grave, mais de toute évidence peu habituée à jouer la comédie : « Alain ? Yé-tu là ? »
« Alain ? Yé-tu là ? ». Je suis auteur et je sais reconnaître un bon dialogue, et ça, c’est vraiment une bonne réplique. Qu’elle ait été sculptée d’avance ou improvisée, bravo mon gars. Du beau travail ! « Alain ? Yé-tu là ? Laisse-moi réfléchir... Non ! Ça fait quatorze ans que j’habite ici et je n’ai jamais rencontré Alain. Désolé ! »
Sur quoi, enfin rassuré sur l’absence de son ami imaginaire, et surtout, n’ayant pas du tout envie de s’éterniser sur les lieux de son crime raté, il me remercie et commence à siffloter candidement en regardant de gauche à droite, tentant de me faire croire qu’il continue à chercher une adresse. Tout un acteur. Louis Jouvet peut accrocher ses collants.
Après avoir enfin appelé la police, je retourne au travail en me disant que je me suis au moins rapproché de mon sujet criminel. Mais une heure plus tard, je dois de nouveau fermer mon portable, car la police en question débarque pour prendre ma déposition. Bien que les photos qu’ils me montrent rappellent un peu mon voleur physiquement, tous des gorilles barbus et féroces, le mien n’est sur aucune d’elles et je dois me résoudre à n’identifier personne. Et si mon voleur semblait fonctionner sur un cerveau trois watts, mon policier lui, semble devoir se contenter d’un deux watts et je me dis qu’il va pleuvoir des pains pitas avant que mon kleptomane ne soit rattrapé.
Mais je me console en me disant que dans l’épisode documentaire que je termine finalement aux petits matins, le criminel se fait pincer.
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