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SPÉCIAL ANNIVERSAIRE
Soirée télévision à la Cinémathèque québécoise L’œuf ou la poule ? Visionnaire ou extraterrestre ? |
par Mathieu Plante
C'était votre désir le plus profond de vous présenter à la salle Claude-Jutra de la Cinémathèque québécoise le 30 septembre dernier à 20 h 30 pour entendre trois auteurs et deux spécialistes de la télévision vous dresser un portrait des séries télé et de leurs personnages ? Mais vous aviez trop de pain sur la planche, trop de lavage à faire, trop d’enfants à nourrir, trop de plantes à arroser, trop de chats à caresser en ce mercredi soir surchargé ? Qu’à cela ne tienne, je me suis faufilé entre les curieux pour devenir vos oreilles et vous raconter ce qui s’y est dit. Et je m’en félicite, car c’était très intéressant...
Sylvie Lussier
Geneviève Lefebvre
Jean-François Rivard
Daniel Weinstock
Daniel Weinstock est le titulaire de la Chaire de recherche du Canada en éthique et philosophie politique au Département de philosophie de l'Université de Montréal, où il est également professeur titulaire. Il dirige depuis 2002 le Centre de recherche en éthique de l'Université de Montréal.
Animateur de Radio CRÉUM : Éthique en séries
Sa page à l’UdeM
www.philo.umontreal.ca/prof/daniel.marc.weinstock.html
Pierre-Yves Bernard
Martin Winckler
C’est au retour d’Algérie, en 1962 que Marc Zaffran fait la rencontre de deux de ses passions : la lecture, qui occupe le plus clair de ses journées, et les séries télévisées (il regarde assidûment Belphégor, Rocambole, Les 5 dernières Minutes, Mission : Impossible, Les Mystères de l’Ouest ou Chapeau melon et bottes de cuir).
Il commence aussi à écrire, un peu en secret, des nouvelles fantastiques. C’est au cours d’une année d’étude aux Etats-Unis qu’il prend conscience que l’on peut être écrivain, que cela n’est ni scandaleux ni extravagant. Il poursuit malgré tout ses études de médecine, et s’installe en 1983 comme généraliste dans la Sarthe.
En 1999, Martin Winckler cesse d’exercer dans son cabinet et se consacre presque exclusivement à l’écriture, qu’il s’agisse d’essais (sur les séries télévisées notamment, mais aussi Contraceptions mode d'emploi) ou de romans (Les Trois Médecins en 2004, nouvelle apparition de Bruno Sachs).
Il a également animé Odyssée, une chronique très appréciée des auditeurs de France Inter. Sa liberté de ton et ses prises de position n’ont pas été du goût de la station, qui l’a remercié en juillet 2003, après un an et demi d’antenne.
Et quoi de mieux que l’autorité de notre présidente de la SARTEC Sylvie Lussier, pour diriger ces cinq têtes fortes. Les microphones sont à peine branchés qu’elle lance tout de go sa première question à nos cinq panellistes bouillants d’impatience : Les séries de fiction, télé ou web, influencent-elles la société, où est-ce plutôt l’inverse ? L’œuf ou la poule, en somme ?
Daniel Weinstock, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en éthique et philosophie politique au Département de philosophie de l'Université de Montréal, affirme qu’il ne faut pas choisir entre l’œuf et la poule, car l’influence se joue dans les deux sens. Il prend pour exemple la série québécoise légendaire Les Plouffe qui s’est abreuvée de la société des années cinquante autant qu’elle l’a influencé par la suite. Tout comme All in the Family qui a eu un impact énorme sur la société américaine des années soixante-dix dont elle s’inspirait d’abord. Cette série, et surtout son personnage principal, le raciste et complaisant Archie Bunker, a selon lui permis aux Américains de se poser des questions importantes : est-ce là vraiment un reflet de ce que nous sommes et si malheureusement oui, avons-nous le désir de changer, de grandir, de sortir de ce carcan ? « Une bonne série va être une série qui non seulement reflète la société, mais qui en donnant un reflet à la société permet aux gens en quelque sorte de s’objectiver, de se voir, conclut à ce sujet Daniel Weinstock. »
Pour sa part, Pierre-Yves Bernard (Dans une galaxie près de chez vous, Minuit le soir) croit plutôt que les artistes n’exercent pas un impact fondamental sur la société. Par exemple, même si les visées de la série qu’il a coécrite avec Claude Legault Dans une galaxie près de chez vous étaient environnementalistes, il ne croit pas avoir eu d’influence sur le cours des choses en ce domaine. Il admet par contre volontiers que ses personnages colorés ont eu une influence mesurable sur les adolescents québécois, engouement qu’il a découvert à la dure lors du Salon du livre de Québec où était présenté le livre tiré du premier film Dans une galaxie près de chez vous, lorsque des policiers ont dû établir un périmètre de sécurité pour neutraliser l’excitation des nombreux ados en chaleur qui se ruaient violemment sur le petit kiosque des pauvres créateurs.
Martin Winckler, médecin, romancier et grand amoureux de télévision, affirme au contraire que le petit écran a une incidence importante sur le développement des peuples, car les séries qu’on y savoure durent parfois des années, et nous proposent ainsi une évolution de leurs personnages, ce qui est moins possible, voire impossible, au cinéma ou dans la littérature. Dans cette perspective, la société évolue en parallèle avec ses personnages préférés, reconnaissant en eux des caractéristiques et des dilemmes qui sont les leurs.
Jean-François Rivard a été surpris des commentaires qu’il a reçus après la diffusion de sa série Les invincibles, qu’il a créée avec François Létourneau et qu’il a ensuite réalisée lui-même. « On ne pensait pas qu’on devait débattre du statut de l’homme trentenaire québécois, on ne pensait pas qu’on devait aller défendre notre génération. Notre but c’était uniquement de faire une série avec le plus de rebondissements possible. » Mais nombreux sont ceux qui lui ont fait parvenir des courriels ou l’ont tout simplement arrêté sur la rue pour lui dire que ses personnages étaient des losers, alors que les auteurs voulaient simplement montrer des gars qui ont des problèmes et qui se questionnent sur leur avenir. Mais, il se console en apprenant de la bouche de ses fidèles téléspectateurs(trices) que sa série a rapproché les couples, que les gars et les filles ont regardé Les invincibles ensemble, côte à côte sur leur sofa.
Poursuivant sur la question de l’essentiel feed-back des téléspectateurs, Geneviève Lefebvre (René Lévesque) a découvert en passant à l’internet avec son Jules.tv que le contact avec le public est plus direct sur le Net qu’à la télévision, le feed-back y est plus immédiat, ce qui n’est pas pour lui déplaire, au contraire. « Nous les scénaristes, on ne connaît pas notre public (en télé). Sur le Web, on le connaît. Ils ont des noms, ils laissent des commentaires. Je sais que Sandra de Québec, son personnage préféré c’est Brigitte. Elle me dit pourquoi et elle me le dit tout de suite. Et ça, c’est une énorme différence ». Elle ajoute que les commentaires du public sont importants pour les créateurs qui veulent savoir si leur série atteint son but, avoué ou inavoué. Et pourquoi est-elle passée à l’internet ? « Un créateur ne doit pas rester à un seul endroit. C’est notre devoir de voyager... c’est à nous de sortir des sentiers battus... Si on ne dialogue pas avec le public, moi j’estime qu’on a manqué notre coup. »
Le temps file et on passe à la deuxième question. Est-ce que chaque télévision est le reflet de sa société, demande alors Sylvie Lussier ? Ce n’est pas si évident que ça, répond Martin Winckler. En France, contrairement à certains pays comme les États-Unis ou la Grande-Bretagne, l’État a contrôlé la télévision jusqu’en 1985. C’était donc ce qu’il appelle une « télévision du pouvoir » très éloignée du peuple et de ses préoccupations. Il ajoute qu’au Québec, la télé est plus libre d’énoncer des idées plus personnelles et se rapproche donc de ce qu’est vraiment la société.
Le scénariste, cette drôle de bestiole, est-il un visionnaire qui sait anticiper les futurs courants de société ou plutôt un extra-terrestre qui cache sous sa boîte crânienne une panoplie d’antennes ? Pierre-Yves Bernard aime mieux ne pas y penser lorsqu’il créé une nouvelle série. Ce qui importe, c’est de faire une bonne histoire et non se soucier de savoir si elle va marcher et rapporter des gros sous. Mais d’où lui viennent ses idées, notamment celle de Minuit le soir ? Pas d’un désir de parler d’un thème, comme on le faisait dans les années quatre-vingt, en tout cas. Au contraire, le plaisir de l’auteur et du téléspectateur est le point focal. Il ne voulait pas, par exemple avec Minuit le soir, faire un portrait complet de l’homme au Québec, mais simplement raconter une bonne histoire et avoir du plaisir.
Daniel Weinstock veut s’assurer qu’il n’est pas enregistré parce qu’il a une révélation un peu honteuse à nous faire. Comme on lui fait croire qu’il n’y a pas d’enregistreuse dans la salle, il prend son courage à deux mains et se lance : « À mesure que je grandis..., je consomme de plus en plus d’arts narratifs... et de moins en moins de philosophie. » Et voici pourquoi : il affirme que la philo est quelque peu désincarnée, alors que la fiction télévisuelle touche souvent à l’essentiel avec plus de doigté et de nuances. Il se souvient même du moment où il a compris cela alors qu’il participait à un panel en compagnie d’un grand juriste dont il préfère taire le nom. Ce dernier avait, afin d’expliquer une réalité légale, utilisé comme exemple une série télé The Practice. Weinstock avait alors pu confirmer ce qu’il savait déjà au fond de lui-même : que la fiction explique souvent mieux les réalités de la vie que la philosophie, car en nous racontant des histoires, cette fiction cerne une foule d’enjeux et de dilemmes avec une plus grande profondeur.
Nous passons ensuite à la capitale question du personnage. On ne peut nier l’empreinte que laissent certains personnages de fiction dans notre imaginaire collectif. Mais de quel bois sont construits ces personnages légendaires, demande Sylvie Lussier ?
Pour Jean-François Rivard, le personnage n’atteint sa pleine maturité que lorsqu’il est joué par un acteur. Le scénario n’est pas une œuvre aboutie, seule l’émission produite l’est. L’auteur ne fait que cerner des traits de caractère et pointer dans une direction la plus précise possible, mais c’est l’acteur qui atteint ce lieu où le personnage prend sa forme finale et touche le public. Par la suite, l’auteur a une arme de plus pour écrire ses nouveaux épisodes en ayant cet acteur ou cette actrice en tête. Dans ses Invincibles, les archétypes que sont le bon Carlos et la très méchante Lyne la pas fine, ont été affinés par les acteurs.
Pour Pierre-Yves Bernard, un bon personnage, c’est quelqu’un qui tombe et qui se relève. Le contraire de ce qui prédomine en France (il le sait, il y a déjà travaillé) c’est à dire des personnages sans aucun défaut. Pour que le spectateur soit actif, il lui faut suivre un personnage qui a des failles et qui parfois aussi, pose des gestes douteux. C’est alors et seulement alors que le spectateur peut se poser des questions sur lui-même. Aurait-il agi de la sorte lui aussi, ou tout autrement ?
Daniel Weinstock ajoute que le centre de gravité, le centre moral d’une série change souvent en cours de route. L’auteur qui de prime abord avait placé ce centre de gravité autour de son personnage principal, peut ensuite avoir des surprises. L’exemple de Mad Men, par exemple, est très éloquent. Le personnage féminin de Betty prend enfin sa place dans la troisième saison, et réussit ainsi à faire bouger le centre de gravité de toute la série.
Martin Winckler ajoute un autre exemple, celui du personnage de Fonzie dans la série Happy Days. Ce joyeux luron a pris du temps avant d’occuper le devant de la scène (ou devrais-je dire le devant de l’écran ?) C’est un peu l’acteur et ensuite le public qui ont fait comprendre aux auteurs que ce personnage était bien plus intéressant qu’eux-mêmes ne le croyaient au départ.
Jean-François Rivard est tout à fait d’accord et se souvient alors de son personnage de Rich the bitch dans Les invincibles. Sans l’incroyable talent de Patrick Drolet, ce rôle secondaire le serait sûrement resté. Au contraire, il a pris, tout au long des trois saisons de la série, de plus en plus de place.
Les personnages ont donc cette faculté de surprendre leur propre auteur. Ce dernier est souvent étonné de voir le résultat final, qu’il n’avait souvent pas prévu ou visé au départ. Conclusion ? Le public et les penseurs qui étudient la télévision y voient la plupart du temps plus clair dans les œuvres que les auteurs eux-mêmes.
Voilà, il se fait tard et nos panellistes épuisés vont enfin pouvoir aller se coucher. Pour plus de commentaires sur le monde de la télévision, écoutez Daniel Weinstock et Martin Winckler à l’émission Éthique en séries sur Radio-Créum : www.creum.umontreal.ca.
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