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SPÉCIAL ANNIVERSAIRE
Soirée cinéma à la Cinémathèque québécoise Oh belle idée, ne pars pas en peur ! |
par Carmel Dumas
Combien de fois, dans le quotidien, entend-on rebondir cette phrase faussement anodine, « c’est rien qu’une idée » ? Que d’interprétations possibles, de la fracassante « oublie ça » à l’emballante « si on s’amusait à voir où elle peut nous mener ». Ouvrir le dialogue ou fermer la porte. « C’est rien qu’une idée. » Une enfant de l’imaginaire qui hante les uns et échappe aux autres, de nature si diaphane que des mécréants peuvent la voler en un tour de passe-passe sans que personne ne puisse affirmer avec certitude avoir été témoin du crime. Les rares enquêtes menées à la suite de pareils rapts donnent le frisson. Car qu’est-ce qu’une idée, au fond ?
Diane Cailhier
Eh bien, pour commencer, une idée, c’est le pouvoir secret, mystérieux et redoutable de l’auteur de scénarios, et c’était évidemment elle qui se cachait derrière la question rigoureusement correcte posée lors de la première soirée-rencontre organisée autour des 60 ans de la SARTEC : « Que serait le cinéma sans histoire ? »
La réponse, on la connaît : un bide. Forte de cette certitude, notre présidente animatrice ouvrit sans préambule la vraie chasse au trésor, demandant aux célèbres parents d’idées Joanne Arseneau, Diane Cailhier, Ken Scott, Ian Lauzon et Pierre Szalowski de nous ramener à l’acte originel : où l’idée germe-t-elle, comment vient-elle au monde ?
Pierre Szalowski
Film
- Ma fille mon ange
Télévision
- Tragédies (série documentaire)
Web
- Blogue
Roman
- Le froid modifie la trajectoire des poissons
Elle naît du désir. « L’envie de parler de quelque chose », dit Ken. « T’as envie d’aller dans tel univers, à la rencontre de tel type de personnage - c’est ce qui me déniaise » renchérit Joanne. Elle peut arriver, aussi, sous forme de cadeau. Ian Lauzon, par exemple, fut « invité » par Émile Gaudreault à coécrire De père en flic – « On n’a pas tous accès à Émile Gaudreault ! » déplore avec humour Sylvie Lussier, amenant les gens dans la salle à se demander où trouver des donneurs d’idées correspondant à leur propre groupe sanguin. Joanne Arseneau avoue, pour sa part, en avoir déjà déniché dans une sorte de vente aux enchères : « Ils appelaient ça un cattle call, ils recherchaient un concept pour attirer un public citadin et féminin, ils avaient établi des règles - après Tag, je ne voulais pas de stress. Je leur ai dit de me rappeler quand ils seraient dans la merde. » Clairement, le nœud de la guerre, avec l’idée, ce n’est pas d’où elle vient. C’est où elle s’en va.
Pour éviter qu’elle ne vous mène par le bout du nez droit vers la démence, les parents expérimentés ont bien voulu partager quelques mises en garde, en commençant par souligner le danger de partir en peur avec une fausse bonne idée. « C’est une étape qu’il ne faut pas prendre à la légère, prévient le scénariste, réalisateur et professeur Ken Scott. Il faut s’accorder le temps de mettre son idée à l’épreuve. Le truc, pour moi, c’est de la ramasser en une seule phrase qui résume l’histoire. »
Joanne Arseneau
Film
Si, par exemple, vous n‘arrivez pas à décrire votre futur succès au box-office avec une limpidité comparable à « Un petit village qui vit de la pêche est obligé de séduire un docteur »..., c’est un pensez-y-bien. Confronté par son propre défi lorsqu’il réussit à se faire confier l’écriture de Maurice Richard, Scott dérogea un brin au test de « la » phrase. Après des mois à se faire taper sur l’épaule par les fans cherchant à lui rappeler des détails importants à inclure dans son scénario, la ligne directrice lui vint au Centre Bell, lors d’un hommage aux anciens capitaines des Canadiens. Galvanisé par cette foule, debout, applaudissant quinze minutes durant le célèbre Rocket, il s’est demandé pourquoi cet homme éveillait une telle ferveur chez des gens qui n’avaient jamais même vu évoluer sur la glace cette légende vivante, ce joueur de hockey qui n’avait même pas été le marqueur de buts le plus spectaculaire. Le scénariste avait trouvé son arme pour tailler dans le gras : « Pourquoi, 50 ans plus tard, Maurice Richard a un standing ovation ? Tout ce qui ne répond pas à cette question est out. » Aux éliminatoires, frangin Henri, par exemple, fut rayé du portrait – un choix d’auteur que nombre de spectateurs ne s’expliquent pas. (Maintenant, vous savez pourquoi !) L’histoire, c’était évidemment que les simples gens se reconnaissaient en Maurice Richard. « Pour qu’une histoire soit captivante et prenante, précise Ken, il faut que se produisent des changements. Maurice Richard, au début, c’est un gars incapable d’enligner deux mots. Un peu plus tard, il devient celui qui parle au nom des Canadiens français. À la fin de l’histoire, il écrit dans le journal. » Ce sont des repères, des marques tangibles d’évolution chez le personnage.
Ken Scott
Là où l’idée mène
En remontant le fil des idées, ce soir-là comme tant d’autres, dans cette salle feutrée nommée en l’honneur du grand créateur Claude Jutra qui est mort de la peine de ne plus savoir où retrouver ses idées, les témoignages nous ont menés droit au monde de la recherche, là où l’auteur traque son idée jusque dans ses derniers retranchements. « C’est ce qui me sécurise, c’est ma béquille jusqu’à ce que les producteurs se tannent », explique Joanne.
« Après le premier tête-à-tête, la lune de miel, arrivent les vrais problèmes. On voit alors si on a du souffle » avoue la patiente et posée Diane Cailhier, qui espérait depuis le jour de la mort de Félix Leclerc, le 8 août 1988, voir se réaliser la promesse d’un producteur de lui confier l’adaptation cinématographique du premier roman québécois qu’elle avait lu, Le Survenant de Germaine Guèvremont. Le film prit l’affiche en 2005.
Dans la recherche lourde sur laquelle elle appuie son écriture, Diane trouve les mots justes. Pour fabriquer les discours du jeune Michel Chartrand, par exemple, elle a composé avec ses propres phrases, cueillies dans les archives. Pour authentifier les dialogues dans Le Survenant, elle a étudié les variantes dans les différents niveaux de langage. Lorsqu’elle en vient à écrire des scènes intimes de nature biographique dont personne n’a été témoin, Diane connaît si bien son monde qu’elle n’a plus de doute : « Ils ne pouvaient pas avoir dit autre chose que ça. »
Pour écrire le film mettant en vedette Michel Côté dans la peau du commandant Piché, Ian Lauzon est allé chercher le jus auprès du sujet lui-même : « J’ai fait beaucoup d’entrevues avec le commandant, j’ai travaillé beaucoup sur l’approfondissement, sur l’homme lui-même, pour établir une relation de confiance, pour en arriver à savoir jusqu’où il était prêt à aller. Jusqu’à aborder la question d’alcoolisme, par exemple. »
Le scénariste de Ma fille, mon ange, Pierre Szalowski, qui est aussi romancier, publicitaire et journaliste, a pour les idées et la recherche les égards d’un fonceur qui avoue changer de métier à tous les sept ans : « Si on fait trop de recherche, on se retrouve avec des sommes d’informations qu’il faut traiter. » Il préfère le regard à la fois large et sélectif : « Je fais du streaming – je vais connaître très peu de choses qui ne m’ont pas servi. »
À l’opposé, Ken croit tellement à la recherche qu’il ne la confierait à personne d’autre : « C’est un privilège, dit-il. Je la fais toujours moi-même, parce qu’elle me permet de découvrir des choses insoupçonnées. Le recherchiste qui répond à une demande précise n’explore pas de pistes inattendues. »
Puis, tu la trouves comment, mon idée ?
Ian Lauzon
Ratoureuse de Sylvie ! Ils étaient là, tous les quatre, bien confo avec leurs idées, et puis - BAM ! « Et si on parlait du regard des autres. Te voilà rendu à présenter ta créature bien-aimée à la famille... »
Nous ne sommes plus dans la salle Claude-Jutra de la Cinémathèque. Les idées nous ont téléportés dans une salle de réunion à Téléfim. « Je trouve insoutenable le pouvoir, lâche Ian. Je suis très nerveux. C’est un jeu. Je deviens un avocat passionné, je me déploie. »
Pierre jette sur le tableau un œil railleur : « C’est le moment de gloire, les adieux au scénario. Le producteur a de l’argent, il prend ses distances. » À écouter Pierre, Ian se rappelle une définition bien connue : « Le scénariste fait son lit, quelqu’un d’autre dort dedans. »
Joanne plaide l’importance du regard extérieur. « On écrit à qui, pour qui ? Odile Tremblay ? La belle-mère ? Téléfilm ? On s’adresse à quelqu’un, mais il faut toujours respecter l’idée. C’est moi qui écris. J’écoute les commentaires, mais je les filtre. »
« Le regard de l’autre, nous dit le cher professeur Scott, c’est ce qu’il y a de plus difficile à gérer entre améliorer et détruire. La perception de ce que l’autre dit dépend tellement de qui le dit. Il n’y a pas de science exacte. Que des feelings, des principes... Le plus difficile, c’est de prendre un commentaire et de l’utiliser en sorte qu’en bout de ligne, le scénario est meilleur. Notre ego peut poser problème. » Pour ce bobo, Ken Scott a aussi un remède - de temps en temps, en cours d’écriture, il faut faire lire à ceux qui nous aiment et nous encouragent. Une petite tape dans le dos, ça ne peut pas faire de mal.
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