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1949-2009 : avoir trois fois vingt ans
T’ES RIEN QU’UN ZÉRO |
par Carmel Dumas
Te v’là encore, toi, avec ta face ronde comme un ballon de fête ! Tu sais ce qu’il dit à ton sujet, le Robert ? Il dit que tu représentes « une collection inexistante, un ensemble vide », que ta valeur est nulle. Un vrai Zéro, quoi ! Te rends-tu compte que sans chiffre solide pour t’escorter, tu passerais complètement inaperçu ? Réalises-tu que ce sont les années que je réussis de peine et de misère à accumuler qui ont fait de toi ce miroir bombant que tu es devenu ? À chaque fois que tu t’annonces, régulier comme une horloge, je passe des jours et des jours à t’haïr, mon ami ! Surtout parce que je me sens obligée de faire le ménage dans mon réfrigérateur, d’évaluer ce qui est resté trop longtemps sur la glace, de faire le tri de ce qui est flétri et de ce qui vaut d’être gardé, de faire la liste de ce qui manque pour que le goût des choses s’améliore. C’est immanquable, je me prépare à ton arrivée comme à celle d’une grosse visite ! Puis tu t’installes, on se fait l’un à l’autre, le bonhomme de chemin nous prend par la main.
Te rappelles-tu, Zéro ? À notre acoquinement initial, je me tenais toute fière à tes côtés, droite et mince comme une flèche, prête à me lancer dans le cosmos : 10 ans ! La première décennie, le premier chiffre double, les premières prémolaires qui viennent remplacer les dents de lait pour nous encourager à mordre dans la vie ! Au tour de piste suivant, je me sentais enguirlandée, parée pour le carnaval. Ce beau 2, avec ses fioritures, son zigzag naturel. J’aimerais me vanter, aujourd’hui, d’avoir trois fois vingt ans, mais il y a des mensonges que je ne me permets plus. L’âge de la beauté que l’on sous-estime, des terribles peurs et des espoirs les plus fous ne passe qu’une fois... ou cent fois ! Car, tout de même, on l’aura vu, l’an 2000 ! Tu t’es envoyé en l’air pas à peu près, le Zéro ! Quoiqu’en dise le Robert, ta valeur a augmenté de façon considérable. Ton siècle commençait, l’humanité est entrée dans l’ère numérique, tu nous tenais tous par la peau de nos fesses irréductiblement campées devant l’ordinateur. Presque une décennie plus tard, nous ne t’en voulons plus, nous les gens de fin de siècle. Nous avons pris le dessus. Nous explorons maintenant la Renaissance. On s’en reparlera. Restons, pour l’instant, dans nos sphères plus personnelles.

Bonjour 60 ! Tchin Tchin !
À mi-chemin d’aujourd’hui, je t’ai carrément tourné le dos, les deux bras ouverts sur les autres, vulnérable, pleine d’amour à donner. Mon premier enfant a atteint cet âge-là en même temps que le chroniqueur de La Presse, Hugo Dumas, qui écrivait alors que 30 ans en 2004, c’était comparable au 18e anniversaire de la génération précédente ! En effet, « dans mon temps », avoir 30 ans c’était un vice à cacher. En 1979, j’ai mal fait mon ménage, en t’attendant. J’ai laissé traîner trop d’inutile, j’ai magasiné trop d’en-cas. On n’a pas toujours trente ans, Dieu merci. La fois suivante, quand tu t’es pointé, j’étais prête. Bardée, barrée, toute carrée, presque dure. Bof ! 40 ans ! Depuis le temps que j’en prends sur la gueule, une baffe de plus ou de moins !
Puis vint le demi-siècle, une année seulement avant le début du troisième millénaire. Tu étais occupé ailleurs, cher Zéro. Moi aussi. Des morts, des nouveaux-nés, les vraies valeurs d’un bord et les donc d’valeur qui prenaient le bord. À part ça, c’est psychologique : au beau milieu, non ? Encore un autre 50 ? Hahaha !
Donc, te revoilà. Bienvenue. Moi avec mon gros 6 et toi avec ton éternel trou sans fond, on est aussi ronds l’un que l’autre. Enfin, l’égalité : bonjour 60 ! Tchin Tchin !
Je n’ai plus peur de toi. Des Zéros, j’en ai tellement croisés, aimés, combattus, ignorés... Je suis bien contente, parce qu’ils n’ont toujours pas réussi à me voler mon numéro. J’espère que je décrocherai le 7, puis le 8, puis... Zut de zut — Salut Hélène Pedneault ! Salut, Pierre Falardeau !
Faut que je te dise. Si je t’écris aujourd’hui, vieux Zéro complice, c’est à cause de mon amie Sartec, qui apparaît à ton agenda les mêmes années que moi. Nous ne sommes pas du tout pareilles : elle, elle a changé de nom à quelques reprises pour que l’on sache bien envers qui elle est engagée. Moi, j’ai hurlé quand une secrétaire s’est permis de faire changer mon nom sur mon chèque de paie une semaine après mon mariage. Elle, elle arrive toujours à ajouter à ton zéro tout ce qu’elle a accompli. Moi, tu me forces toujours à constater ce que je n’ai pas réussi à accomplir. Mais tu peux mettre ceci dans ta pipe, Zéro : nos forces sont unies. Tu n’as pas idée de ce dont nous sommes capables. À 10 ans, mon amie était déjà sur les lignes de piquetage à défendre ses idéaux. À 30 ans, elle avait déjà balayé toutes les concessions, choisi ses alliés, fidélisé son monde, assuré sa sécurité. À 40 ans, à la barbe de tous les fonctionnaires de l’univers, elle s’est fait un devoir de faire reconnaître son statut d’artiste. À 50 ans, elle a adopté le nom qu’on lui connaît maintenant et signé un nouveau contrat de mariage avec ses vieux partenaires au bal de la créativité, dont elle reste toujours la reine. À 60 ans... eh ! bien, tu le sais, tu étais là, il y a quelques jours à peine, en rose et en vert, entre le 2 et le 9, pimpants dans leurs couleurs d’Halloween. N’est-ce pas qu’elle était en beauté, notre bonne fée un peu sorcière Sylvie, avec ses savantes couettes rouges, son nez retroussé, ses yeux perçants, son sourire mystérieux, ses épaules blanches, sa fantaisiste robe noire ? Ah, le tapis rouge de la SARTEC ! Je ne serais pas étonnée qu’il soit doté du pouvoir magique des tapis volants, car dans les coffres de la SARTEC, il y a autant d’histoires qu’au pays des Mille et une nuits. Bon anniversaire, ma belle !
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