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Spécial anniversaire
Anecdote de scénariste La résilience du hérisson |
Témoignage de Suzanne Aubry
Comme dans la vie, il y a des tournants décisifs dans une association, des moments clefs qui en déterminent le cours pendant longtemps. En voici deux qui m’ont profondément marquée et ont, à mon avis, contribué à faire de la Sartec ce qu’elle est aujourd’hui.
Le grief qui a opposé la Sartec à Radio-Canada concernant le crédit d’auteurs.
C’était en 1994. Jamais nous n’aurions pu concevoir que le fait même de s’appeler auteur put être objet de contentieux, encore moins avec la société publique qui avait signé notre toute première entente collective. Et voilà que la SRC voulait nous l’interdire, sous le prétexte fallacieux que l’auteur était également le réalisateur. L’ironie de la chose, c’est que le mot auteur se retrouve non seulement dans notre nom (Société des auteurs...), mais est aussi mentionné des centaines de fois dans notre entente collective...
Le mot « auteur » couvre bien sûr la fonction d’écrire, mais est également lié aux droits moraux et économiques de l’auteur sur son œuvre. En tant que pigistes, les scénaristes sont détenteurs de ces droits tandis que les réalisateurs de Radio-Canada sont des employés et, à ce titre, y renoncent de facto. L’enjeu était donc de taille. La SRC semblait vouloir déshabiller tit-Paul (la Sartec) pour habiller tit-Pierre (les réalisateurs), alors que ces derniers n’avaient aucune assise pour asseoir leurs prétentions. Je me rappelle, dans un geste de bonne volonté (ou de Don Quichottisme), nous avions invité, Louise Pelletier et moi, le président du syndicat des réalisateurs de Radio-Canada de l’époque et quelques réalisateurs à prendre un verre au Café Cherrier, dans le but de leur expliquer qu’on ne pouvait pas s’approprier le titre d’auteur sans écrire, tout en étant de surcroît employé. Autrement dit, on ne pouvait avoir le beurre et l’argent du beurre, et le manger en plus. J’ai encore sur le cœur l’addition de 16,75 $ que j’ai ramassée, mais ça, c’est de la petite histoire... L’arbitre nommé dans cette cause a donné raison à la Sartec. Nous avons pu garder notre nom d’auteur et l’utiliser dans nos crédits au générique. Même s’il y a peu d’œuvres produites par Radio-Canada sous cette convention à l’heure actuelle, cette victoire a eu un impact important sur toutes nos autres conventions, et a considérablement renforcé notre statut.
L’affaire Cinar
1998-1999. J’étais présidente de la Sartec depuis à peine deux ans lorsque le scandale a éclaté. La première salve a été donnée en 1998 par le fisc, qui a accusé Cinar d’avoir utilisé des prête-noms pour l’écriture de séries soi-disant canadiennes écrites en réalité par des auteurs américains, et a réclamé le remboursement des crédits d’impôt versés sous de fausses représentations. (Malheureusement, ledit fils a réglé hors cour avec Cinar pour la somme de dix-huit millions). Peu de temps après, Micheline Charest justifiait ces pratiques frauduleuses par un discours prononcé devant l’Association des MBA, prétendant qu’il manquait de talent canadien et que, de toute façon, tout le monde le faisait. Ce discours fut l’occasion rêvée pour la Sartec d’intervenir publiquement afin de dénoncer ces pratiques de prête-nom et le culot de la PDG de Cinar qui s’appuyait sur le soi-disant manque de talent canadien pour les justifier.
Grâce à la perspicacité de Claude Robinson, le stratagème d’Érica Alexandre, le prête-nom le plus célèbre, fut dévoilé, ce qui donna à la Sartec encore plus de munitions pour dénoncer des pratiques. Derrière Érica Alexandre se cachait, entre autres, Hélène Charest, la sœur de l’autre, qui a empoché près de cent mille dollars de droits d’auteurs de la SACD (avec ristournes à Cinar) pour des textes qu’elle n’avait jamais écrits. Je me souviendrai toujours d’une réunion que la Sartec avait demandée à la SACD afin d’avoir des explications à ce sujet. C’était un 12 janvier 1999, si ma mémoire est bonne, la veille de mon anniversaire. L’atmosphère était à couper au couteau. Le nom de Cinar n’a pas été prononcé une seule fois par la SACD, alors que l’affaire avait déjà fait l’objet d’articles dans les journaux. Nous croyions à l’époque que les faux contrats ayant permis à Hélène Charest de toucher des droits étaient des contrats d’employés, mais nous étions complètement dans le champ. La vérité (nous l’avons apprise plus tard, grâce à des contrats d’Hélène Charest qui nous ont été envoyés de façon anonyme), c’était qu’il s’agissait de contrats de droits d’auteurs, et donc, de contrats qui auraient dû être sous notre juridiction. Comme nous ne les avions jamais reçus, nous présumions à tort qu’il s’agissait de contrats d’employés. Si je reviens sur ces événements, c’est qu’ils nous ont permis de démontrer avec éloquence l’importance de la Sartec comme premier filtre des contrats de complaisance et comme gardien contre les pratiques de prête-nom. Or, nous ne pouvons contrôler que ce que nous avons reçu. En dehors du feu des projecteurs, il nous a donc fallu prendre notre bâton de pèlerin et tâcher de convaincre les institutions comme la Sodec et Téléfilm de faire respecter notre juridiction. Ce ne fut pas tâche facile, tant s’en faut. J’entends encore un DG de l’une d’elles s’exclamer, lors d’une première rencontre : « Je ne peux pas croire que Cinar ait commis de pareilles fraudes ! » et un avocat de l’autre société nous déclarer, sérieux comme un pape, que nous ne pouvions avoir accès à des renseignements sur les contrats en vertu de la Loi sur la protection des renseignements personnels... J’ai sauté tellement haut au plafond que je me suis presque fait une bosse... Nous partions de loin.
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