mep  Accueil   |   retour au sommaire
Dossier SARTEC    

Première étape cruciale    
pour la reconnaissance de la SARTEC en doublage   

par Valérie Dandurand

En septembre 2004, la SARTEC a déposé une demande auprès de la Commission de reconnaissance des associations d’artistes et des associations de producteurs afin de représenter les « traducteurs de toute langue vers le français œuvrant dans les domaines de production du doublage, du film et du multimédia et les auteurs de textes œuvrant en langue française dans le domaine de production du multimédia ».

Plusieurs associations sont intervenues sur la portée de notre demande, soit pour s’y opposer (Association des producteurs de films et de télévision du Québec, Association des producteurs conjoints, Association des doubleurs professionnels du Québec, Regroupement des producteurs multimédia), soit pour préserver les droits de leurs membres dans ces secteurs (Association québécoise de l’industrie du disque, du spectacle et de la vidéo, Société professionnelle des auteurs et des compositeurs du Québec, Writers Guild of Canada). Une conférence préparatoire a été convoquée par la Commission le 4 février dernier, et il a alors été convenu de procéder par étapes et de présenter de façon distincte chacun des domaines de production soit le doublage, le film et le multimédia.

Nous avons débuté par le doublage lors d’audiences devant la Commission qui ont eu lieu les 3, 5, 6, 12, 13, 16 et 31 mai. Dans un premier temps, la SARTEC devait faire la preuve que les traducteurs/adaptateurs1 œuvrant en doublage sont des artistes ou des créateurs au sens de la Loi sur le statut professionnel et les conditions d’engagement des artistes de la scène, du disque et du cinéma. Seule l’ADPQ (Association des doubleurs professionnels du Québec) est intervenue pour s’opposer à notre demande et contester le statut d’artiste des traducteurs. De son côté, si l’APFTQ a assisté aux audiences, elle n’a pas présenté de preuve et n’est pas intervenue

La SARTEC a d’abord fait entendre Robert Paquin, traducteur œuvrant en doublage et dans le milieu littéraire depuis plus de 20 ans. Ayant enseigné la traduction en audiovisuel et écrit nombre d’articles et donné plusieurs conférences au Canada et à l’étranger sur le sujet, il a été reconnu par la Commission comme témoin expert.

Robert Paquin a expliqué qu’en doublage, le but du travail du traducteur est de créer l’illusion de la réalité chez le spectateur qui ne comprend pas la langue d’origine de l’œuvre. En doublage synchrone, on veut que le spectateur ait l’illusion que la voix qu’il entend est celle du personnage à l’écran, tant par le mouvement des lèvres que par le réalisme ou l’expression des comédiens et le niveau de langage. En sous-titrage, on veut créer l’illusion qu’il comprend la langue qu’il entend. Pour les voix hors champ, on veut créer l’illusion qu’un interprète traduit simultanément ce que la personne dit à l’écran. Enfin, pour la narration d’un documentaire, on veut créer l’illusion que le document audiovisuel a effectivement été tourné en français.

Pour Robert Paquin, le traducteur effectue un travail de création. Il doit réécrire les dialogues tout en tenant compte du synchronisme imposé par l’œuvre originale, soit le synchronisme phonétique (où le mouvement des lèvres doit correspondre aux paroles), le synchronisme dramatique (le texte traduit doit produire la même émotion que le texte original et les personnages avoir le même niveau de langage en tenant compte de l‘émotion, du vocabulaire, de la façon de s’exprimer) et, enfin, le synchronisme sémantique (le texte traduit doit avoir le même sens que le texte original).

Notre deuxième témoin, Marc Bellier, comédien, traducteur et directeur de plateau œuvrant depuis 30 ans en doublage, est venu expliquer le processus de production, le travail de traducteur, ses difficultés et contraintes. Pour Marc Bellier, il faut être le plus fidèle possible à la pensée du film original, tout en respectant les contraintes du synchronisme. Il faut être capable de préciser cette pensée, trouver la nuance précise, le mot juste et le rythme du personnage afin d’exprimer au mieux l’émotion du moment. Pour lui, la réussite d’un bon doublage repose en bonne partie sur l’adaptation (de 40 à 50 %) et sur d’autres éléments importants comme le bon choix de la voix et la direction en studio.

« Je crois que je ne ferais pas ce métier si je n’avais pas un sens de la création. Je crois qu’on ne me demanderait pas de le faire si je n’en avais pas. »

Vincent Davy

Et si une bonne connaissance de l’anglais et du français est assurément requise, il faut surtout savoir écrire des dialogues qui vont pouvoir être joués par l’acteur. En ce sens, Marc Bellier considère que sa formation d’acteur a été essentielle pour conclure qu’en doublage, la traduction est un travail de création et qu’un bon traducteur est un bon dialoguiste.

La SARTEC ayant clos sa preuve, ce fut au tour de l’ADPQ de faire la sienne. Trois coordonnatrices au doublage, Marie-Hélène Blanchard, Virginie Simonard et Diane Hudon, ont expliqué qu’elles demandaient simplement aux traducteurs de livrer un texte en bon français et qui respecte l’œuvre originale. Elles ont ajouté que leurs clients pouvaient imposer des contraintes pour la version française (par exemple, pour les films d’Harry Potter, un lexique remis au traducteur référait aux termes de la version française des romans).

Un autre témoin de l’ADPQ, François Asselin, traducteur, directeur de plateau et musicien, a, pour sa part décrit son travail en spécifiant qu’il ne se considérait pas comme un artiste lorsqu’il agissait comme traducteur ou directeur de plateau sur un doublage. Pour lui, l’adaptation n’est pas une création, mais un travail de reproduction, de copie.

Enfin, comme dernier témoin, l’ADPQ a convoqué par subpoena, sans même l’en aviser au préalable, Vincent Davy, pionnier du doublage au Québec ayant travaillé sur un nombre incalculable de productions. Or, Vincent Davy, avait auparavant accepté de témoigner pour la SARTEC, mais nous avions renoncé à lui demander de comparaître étant donné qu’il était à l’extérieur du pays lors des premières journées d’audiences. En le convoquant, l’ADPQ a plutôt apporté de l’eau à notre moulin. Se percevant aussi comme un créateur, Vincent Davy a, en effet, conclu son témoignage en affirmant : « Je crois que je ne ferais pas ce métier si je n’avais pas un sens de la création. Je crois qu’on ne me demanderait pas de le faire si je n’en avais pas. »

Le 31 mai dernier était finalement réservé aux plaidoiries. S’appuyant sur les témoignages rendus, la SARTEC a souligné les différents arguments attestant que les traducteurs étaient des artistes au sens de la Loi et rappelé que les traducteurs en théâtre et les traducteurs en cinéma avaient déjà été reconnus comme artistes respectivement par la Commission et le Tribunal canadien du statut de l’artiste. Et la jurisprudence et la nature de leur travail imposent de conclure que les traducteurs ont un apport créatif manifeste aux œuvres dont ils écrivent la version française.

Pour sa part, l’ADPQ a prétendu que le travail de traducteur n’était en rien celui d’un d’artiste puisqu’il consistait essentiellement à recopier dans une autre langue une œuvre déjà existante. À leurs yeux, en doublage, seuls le directeur de plateau et les comédiens sont des artistes au sens de la Loi.

Nous sommes très satisfaits du déroulement de cette première étape. Nos témoins ont été excellents et nous sommes confiants que la Commission nous donnera raison. Nous devons maintenant attendre une première décision de la Commission qui confirmera ou non le secteur de négociation demandé. En attendant, nous commençons à préparer notre demande devant la Commission pour les traducteurs dans le secteur du film.

À Suivre...


1 Notre demande de reconnaissance désigne les traducteurs dans le secteur du doublage. Il faut toutefois noter que les personnes exerçant ce métier se désignent plutôt sous l’appellation d’adaptateur.

 

mep  retour au sommaire   |   retour au début de la page