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LE SYNDROME DE L’IMPOSTEUR

par Sylvie Lussier

D.CailhierBon ça y’est. Quand il faut, il faut. À trois jours de la date de tombée, pas le choix, il faut que je m’y mette. Mais qu’est-ce qui m’a pris de dire oui ? Question que je me pose encore beaucoup trop souvent d’ailleurs, malgré des années de résolutions du nouvel an. Donc, j’ai dit oui à Manon, il y a déjà plusieurs mois. Oui à cet article sur mon vécu d’auteur. " Tu as écrit pour la télé jeunesse, les dramatiques, les variétés, les sports même. Télé publique, télé privée, cinéma, radio. Tu dois avoir des tas de choses à dire. " Oui bien sûr, pas de problèmes. Pas de problèmes…


Sauf un fichu mal de ventre. La crampe. Le trac. Je suis forcée de me colleter avec le mal secret qui me ronge depuis des années : le syndrome de l’imposteur. Et oui, je n’ai pas le choix, je dois l’avouer : je n’arrive pas à admettre que je suis un auteur. D’où le sentiment d’imposture, d’où la difficulté de vous parler de mon vécu.


Croyez-moi, j’ai tout fait pour me guérir. Je suis même allée jusqu’à devenir membre du C.A. de la SARTEC. Je me disais qu’en appartenant à ce prestigieux cénacle, je ne pouvais faire autrement que de devenir un auteur à part entière. Raté. Membre du C.A. n’étant pas suffisant pour me convaincre, j’ai accepté le poste de trésorière et suis devenue par le fait même membre du cercle très fermé du comité exécutif. Encore plus raté. Ceux qui ont assisté à l’Assemblée générale de novembre ont pu être les témoins privilégiés d’un exercice de haute voltige : Sylvie Lussier expliquant des états financiers. Si vous connaissiez le chaos dans lequel baigne mes finances personnelles, vous comprendriez à quel point l’imposture était grande.


Ne connaissant rien des doutes qui me rongent, l’INIS me demande de faire partie du conseil pédagogique en télévision et de participer à l’enseignement. Je plonge. Si je réussis à enseigner comment devenir un auteur, c’est que je suis un auteur. Non ? Pas concluant. Tout ce que l’expérience me révèle c’est que je ne suis pas un prof.


Qu’est-ce que je dois donc faire pour me débarrasser de ce complexe stupide ? De l’image romanesque et totalement dépassée que je me fais de l’Auteur avec un grand A ? Tourmenté, solitaire, profond, portant autour de lui l’aura puissante et douloureuse de son œuvre en devenir. Rien à faire. Je ne pourrai jamais coller à ce modèle. Je ne crée pas dans la douleur. J’écris dans la lumière et le plaisir. J’écris dans un grenier jaune soleil entre deux chats qui ronronnent, trois enfants qui bourdonnent, l’odeur de la soupe qui mijote à la cuisine. J’écris dans la chaleur de la complicité qui me lie à mon partenaire. Donc pas de douleur, pas de solitude, pas de tourment. Aucun des prérequis essentiels à mon esprit conformiste pour me coiffer du titre d’Auteur avec un grand A.


Mais attention. Qu’on ne s’y trompe pas. Mes doutes s’arrêtent au moment où quelqu’un tente de limiter ma liberté de création. S’imagine savoir mieux que moi ce que je devrais écrire. Pense pouvoir se mettre aux gouvernes des univers que je crée pour les emmener dériver dans un cosmos qui m’est étranger. À ce moment-là, je revendique toutes griffes dehors mon statut d’auteur. C'est-à-dire selon le Petit Robert " Celui qui est à l’origine d’une chose ". Je suis, avec Pierre, à l‘origine de toutes les émissions et du seul film que nous avons écrits.


À bien y penser, même si je n’ai pas le profil de l’emploi, je suis un auteur. Un auteur avec un petit a. Aurais-je enfin guéri mon syndrome de l’imposteur ? Je ne sais pas. Le doute m’assaillira probablement encore mais en attendant, merci Manon. Finalement, cet article, c’était une fichue bonne idée !

photo: Michel Dubreuil

   

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