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REPORTAGE Janette Bertrand : " Écrire, cest réécrire. " |
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par Carmel Dumas Il était une fois une jeune finissante en Lettres de lUniversité de Montréal qui était jolie à croquer mais qui se sentait profondément mal aimée. Sa peine était tellement vive et son désir de toucher le cur des gens tellement intense, quelle sest mise obstinément à la recherche dun monde où lamour arborerait toujours un grand A. Et où, par ailleurs, les êtres humains ne joueraient pas à se prouver plus grands que nature, mais sappliqueraient tout simplement à devenir aussi grands que nature. Comme elle était généreuse dans ses découvertes, et quelle parlait en abondance des bonheurs et des malheurs qui leur étaient inhérents, un grand nombre de gens se sont ralliés à sa quête, et elle est rapidement devenue pour eux une étoile à suivre. Létoile Janette, porteuse, semble-t-il, dune jeunesse de cur éternelle. Et pourtant, la finissante des années daprès-guerre a beau être encore et toujours aux études, elle a aujourdhui 76 ans.
Je lui dis que ce texte, il est destiné aux auteurs, et que jaimerais quelle me parle et quelle me jase décriture. Elle ne demande pas mieux, car on la questionne peu sur son écriture qui est pourtant sa raison dêtre. Mais lécriture, mexplique-t-elle, " cest immatériel ". Cest pas comme la production et la réalisation qui portent létampe du pouvoir. Elle najoute pas que ce nest pas non plus comme dêtre vue tous les jours à lécran, ce qui était son cas jusquà tout récemment, jusquà ce que les diffuseurs cessent de lui reprocher son féminisme pour mieux afficher, croit-elle, leur âgisme, le nouvel ennemi des femmes dans les médias. Il nen devient que plus évident à quel point le talent de lanimatrice bouffe tout rond le talent dauteur qui le soutient. Lauteur Janette Bertrand nest pas une enfant de limage, même si son uvre prolifique, consacrée dans son ensemble par un Prix Gémeau spécial qui couronnait plus dune douzaine de prix Gémeau précédents, a fait les beaux jours de la télévision depuis son implantation. Dès 1945, elle publiait un recueil de poèmes intitulé Mon cur et mes chansons. Elle en reste fière, mais la nouveauté littéraire dont elle se rappelle le plus de cette année-là est Bonheur doccasion, le chef-duvre de Gabrielle Roy. On parle, parle, jase, jase un temps sur les belles lectures. Elle salue Colette, sa préférée, celle qui a fini par larguer Willy et qui a enivré son imaginaire de jeune femme. Elle me parle un peu, beaucoup, passionnément de résilience, un mot que nous aurions toutes les deux catalogué danglicisme, mais qui savère un concept très présent dans les études actuelles de léthologie humaine. Lauteur Boris Cyrulnik, par exemple, est présenté dans la sélection des coups de cur des librairies Renaud-Bray, et en parcourant ses livres sur Les vilains petits canards et sur Un merveilleux malheur, jai retrouvé ces liens subtils entre les carences affectives des jeunes années et la force de lexpression artistique dont me parlaient madame Bertrand.
Et ces liens la ramènent avec une énergie renouvelée à lécriture, au besoin intrinsèque de raconter une histoire. " Écrire, affirme-t-elle, cest réécrire ". À tel point quelle se hâte de jeter le premier jet sur papier afin de pouvoir se mettre plus vite à retravailler le texte. Dès la première version, elle applique les règles classiques qui remontent à la bonne vieille logique dAristote basée sur une structure comportant un début, un développement et une conclusion. Jamais elle na souffert du syndrome de la page blanche, sans doute parce quelle na jamais manqué de sujet. Mais comment les choisit-elle, ses sujets ? " Un sujet, explique-t-elle sans hésitation, ça vient de trois ou quatre choses qui te fatiguent. " Ça commence à lagacer, à la chicoter, et voilà quon en parle à telle émission, que tel ou tel livre y est consacré, que cest partout, omniprésent. Alors, elle le fait sien. Les personnages simposent. Ils se parlent entre eux. Elle note tout. Elle organise leur discours. Elle crée. Elle se sent Dieu. Mais ça sapprend, lécriture. " De deux manières, tas le choix ", me dit-elle, me convaincant du coup de courir minscrire au Master Class quelle donne à lINIS. " Tu peux choisir dapprendre à la dure, comme je lai fait, cest-à-dire en faisant des erreurs. Ou tu peux choisir détudier. " Lorsquelle parle de lévolution dun auteur, ses images sont fortes. Briseuse de tabous et de préjugés incorrigible, elle se demande pourquoi on a tendance à voir lécriture comme un don, un talent inné qui saffirme de façon spontanée. Bien sûr, il faut du talent. Mais lorsquon admire un virtuose, on accepte et on comprend aussi que ce virtuose a fait des études, quil a perfectionné sa technique, quil a fréquenté des écoles et des maîtres pour devenir meilleur. Alors, pourquoi ne pas voir lécriture de la même manière ?
Et pourquoi ne devenez-vous pas productrice, super femme, dans ce monde de Toi Tarzan et Moi Jane ? Parce que, voyez-vous, chers amis auteurs, je naime pas du tout les chiffres. Quand on me parle dargent, je men vais dans la lune. Si ce nétait dAndré Monette (son " gérant " spirituel) " je ferais tout pour rien " ou presque ! On pourrait en parler, parler, jaser, jaser, longtemps. Dans les années à venir, ça va samplifier, et comme tous ces acteurs qui nous racontent fièrement quils ont étudié avec " Madame Audet ", les auteurs à succès des décennies à venir diront souvent : " Moi, je suis allé à lécole de Janette Bertrand ". Pour linstant, la programmation de la Cinémathèque québécoise, qui met en vedette luvre de Janette Bertrand tout au long du mois doctobre, nous lance une image subliminale : Janette se trouve nez à nez avec luvre de Bergman, le spécialiste des scènes de la vie conjugale, et avec Duplessis, le spécialiste du machisme. Vive Janette ! |